Leçon d’immigration en polonais

Ewa et Magda

Hier soir, c’était soirée sushis vegans avec mon amie Ewa. J’étais sceptique. Ce que j’aime le plus des sushis, c’est le poisson, le plus souvent sous forme de nigiri ou sashimi. Je voyais donc mal comment je pourrais tripper avec du riz, du tofu et des légumes. Mais encore une fois, sortir de sa zone de confort peut être extrêmement intéressant. Je me suis régalée… tout en ayant une sérieuse leçon sur le véritable sens de l’expression. En effet, c’est entre 2 bouchées de sushis végétaliens à la poutine qu’Ewa m’a montré ce que c’était que de vraiment sortir de sa zone de confort en me racontant le gran-d-tour polonais de sa famille.

Elle avait 5 ans et vivait en Pologne entourée de ses parents et de sa sœur. Elle passait tout son temps à jouer avec les enfants du quartier ou sur la ferme de sa tante. Elle était une petite fille sociable et joviale, malgré le climat difficile du communisme de l’époque.

Déjà au Canada, ses grands-parents et arrière-grand-mère vantaient les mérites de Montréal. Ils avaient réussi à quitter l’Europe de l’Est et souhaitaient attirer le reste de la famille.

Intriguée et souhaitant le meilleur pour ses enfants, la mère d’Ewa décide de tenter sa chance. Et si c’était vrai que la vie est plus douce de l’autre côté de l’Atlantique?

Comme Ewa est sur le point de commencer l’école, il est décidé que ce sera elle qui quittera avec sa mère. Le père et Magda, la sœur de 2 ans, resteront en Pologne en attendant d’avoir un plan pour rejoindre les deux autres au Canada.

C’est ainsi qu’elle arrive dans un nouveau pays, séparée de la moitié de sa famille, ignorant tout de cette nouvelle vie et ne parlant évidemment ni français, ni anglais.

Avril 1988 : son monde vient de basculer.

Sa mère se trouve un boulot de serveuse sur St-Laurent. Ewa reste à la maison avec son arrière grand-mère, comme ses grands-parents aussi travaillent jour et nuit. La mission est claire : il faut travailler, travailler et travailler encore pour amasser de l’argent pour faire venir le reste de la famille.

Le petit appartement qui les loge est au coin de Laval et Duluth et petite Ewa découvre tous les racoins du Plateau avec Babcia (grand-mère en polonais). Fini les jeux de ruelles avec les amis et les visites à la ferme. Tout est nouveau et différent.

Septembre suivant, elle entre en classe d’accueil. Enfin des amis de son âge! Seul problème : personne ne parle la même langue… Mais ce ne sera que de courte durée car 3 mois plus tard, elle sera enfin capable de socialiser, comprendre tout se qui se passe autour d’elle… et de tout interpréter pour sa famille! Soulagement collectif.

Parallèlement à ça, la mère d’Ewa continue ses recherches. Comment arriver à faire venir sa 2ème fille et son mari? Les démarches sont difficiles. Les contacts sont peu nombreux et les moyens de communication limités. On s’envoie des cassettes enregistrées pour se donner des nouvelles. Quelques lettres, des appels très courts car excessivement coûteux. Alors on s’assoit tous autour de la table de cuisine pour écouter le récit de l’autre moitié en Pologne. Ewa en blague aujourd’hui se rappelant ces interminables soirées à écouter ces enregistrements archaïques. On est pourtant à l’aube des années 1990, mais contrairement aux dires de Jean Leloup, 1990 n’était pas l’heure des communications pour tout le monde!

C’est finalement 1 an et demi plus tard qu’une opportunité se présente. La mère d’Ewa, épuisée par l’attente et considérant sérieusement retourner en Pologne retrouver sa vie d’antan, rencontre des Polonais dans un bureau d’immigration. Ils lui parlent d’une tactique possible grâce à un contact : acheter un vol de la Pologne vers Cuba. Aucun visa n’est alors nécessaire comme il s’agit d’un autre pays communiste. Le vol choisi doit faire escale à Montréal pour se ravitailler en essence. Cet arrêt permet de descendre de l’avion pour demander le statut de réfugié politique. C’est un signe. Il faut tenter le tout pour le tout.

L’agence de voyage polonaise organise le tout une fois l’argent transféré. Magda et son père ont 24 heures pour tout quitter, mais surtout, ils sont à 24 heures des leurs.

Une fois en sol canadien, les deux réfugiés sont gardés en captivité pendant quelques jours. La patience est encore testée, même s’il s’agit d’une procédure normale avant le jour J.

Ewa se souvient encore de cette journée. Elle avait pris soin de laver son petit ensemble à thé et y avait versé du jus pour sa sœur qu’elle avait si hâte de retrouver. Elle était restée debout très tard, l’avait attendue une bonne partie de la nuit. Le temps parait si long quand le bonheur est si proche.

Et ils sont arrivés. En retard d’un an et demi et 3 jours, mais en santé. Sur le pas de la porte de l’appartement du Plateau Mont-Royal, la famille Demianovitz était finalement réunie. La cérémonie de thé au jus imaginée par Ewa n’a jamais eu lieu, mais Magda a tout de même pris sa petite main. Le naturel est revenu rapidement. Après toute cette attente, il n’y avait plus de temps à perdre avant d’aller jouer!

J’ai été tellement touchée par cette belle histoire. J’ai trouvé mon amie encore plus belle après avoir entendu ça. J’ai compris toute la force de caractère et l’obstination qui l’habitent parfois. Et j’ai surtout trouvé admirable que des gens qui souhaitent tellement changer de vie soient prêts à prendre des risques, à tout bouleverser dans l’espoir de trouver mieux. Parce qu’au delà du gran-d-tour, c’est une incroyable leçon de patience et de courage qui devrait tous nous inspirer quand on est sur le point de perdre espoir en notre gran-d-tour.

Powodzenia! (Bonne chance en polonais!)

Julie

Julie a travaillé pendant 10 ans comme cadre marketing dans des compagnies financières du Québec. Un jour, ça ne va plus. Cette vie ne la rend plus heureuse et elle décide de quitter ce milieu pour devenir consultante et fonder GRAN-D-TOUR, une plateforme web qui souhaite inspirer les gens à faire à leur tête et à ne pas hésiter à changer de direction quand ils en ressentent le besoin.

About Julie

Julie a travaillé pendant 10 ans comme cadre marketing dans des compagnies financières du Québec. Un jour, ça ne va plus. Cette vie ne la rend plus heureuse et elle décide de quitter ce milieu pour devenir consultante et fonder GRAN-D-TOUR, une plateforme web qui souhaite inspirer les gens à faire à leur tête et à ne pas hésiter à changer de direction quand ils en ressentent le besoin.

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