Quand j’étais gros : le gran-d-tour corporel

Elle venait de partir. J’étais fin seul, j’allais pouvoir me gâter.

Elle, c’était ma première coloc (afin de ne pas préserver son anonymat, j’utilise un nom pas fictif pour identifier mon amie Émilie), et ce que je désirais tant, dans mon état solitaire, c’était de me faire plaisir.

Je sais où vagabonde ton esprit, lecteur coquin, mais tu te trompes. Je n’allais point m’attoucher, Dieu m’en garde! Vois-tu, à cette époque, j’étions gros. Et ce que j’allions gaillardement faire, c’était dévorer un deuxième souper, alors que nous sortions à peine de table.

Étant doté d’un talent culinaire hors-norme (dans le sens que je ne savais pas du tout cuisiner), je m’étais préparé un plat maintenant légendaire au sein de mon groupe d’ami : un délice fromager. La recette est simple, une osti d’grosse plotée de pâte engouffrée par un raz-de-marée de fromage. Ça te bloque une artère en moins de temps qu’il n’en faut pour crier “gros porc!”.

J’étais donc attablé, quand, au comble de la délectation, j’entends, horreur, la serrure de la porte d’entrée. What the actual fuck? Émilie était censée quitter pour la soirée. La panique m’envahit, je tentai tant bien que mal de me cacher, tétanisé à l’idée de me faire prendre par ma coloc, mais trop tard. La voilà qui pénètre dans la cuisine, zieute mon ridicule bol de gras, et soupire de dégoût. Elle m’a pogné.

Pogné devant une montagne de macaroni au fromage… alors que nous venions à peine de souper. Pogné en train de me goinfrer alors que je lui cassais sans arrêt les oreilles parce que je me trouvais gros, laid et repoussant. Mais c’était plus fort que moi, je ne pouvais pas résister à l’envie de me bourrer la face, dès que l’occasion se présentait.

N’ayant pas vraiment le temps de dealer avec les problèmes de son coloc, mon amie, sidérée, me promit que, dès le lendemain, j’allais me faire parler dans le casque. (Si tu connais Émilie, tu sais que ça fait peur en crisse quand elle a sa face de fâchée. J’en tremble encore.)

Je n’oublierai jamais le dégoût sur son visage. C’était, et c’est toujours, ma meilleure amie. Une personne que j’admire et dont je recherche l’approbation. C’est peut-être ce qui explique la décision que je pris alors : celle d’arrêter. Arrêter le “binge eating” et surtout cesser de m’apitoyer sur mon sort, tout en ne faisant strictement rien pour l’améliorer.

Quand je parle de m’apitoyer sur mon sort, c’est surtout l’absence de vie amoureuse qui me taraudait. J’ai toujours aimé les femmes — je sais, c’est vraiment weird pour un gars —, mais que veux-tu, je les trouve belles, intéressantes, drôles, intelligentes, et, à l’époque, totalement désintéressées par ma grosse face. Chaque matin, Émilie et moi on allait boire un café devant le métro Snowdon, pour discuter de ses amours et du néant des miennes. J’imagine que mes pitoyables lamentations quotidiennes l’ont aussi poussée à me botter le cul pour que j’entame le processus de réduction corporel.

J’ai la chance d’être capable de maigrir, mais je sais que ce n’est pas donné à tous. Certains d’entre nous ont beau faire tous les efforts possibles, la shape ne change pas. Pour moi, la reconquête de mon corps commence par la pénitence. Fini les poutines, fini les délices fromagers, fini les doubles whoppers avec fromage pour déjeuner.

Je devais maintenant calquer mes portions sur celles de ma coloc. Je mangeais régulièrement des sautés aux légumes avec tofu en découvrant, ô surprise, que c’était pas pire bon. Des petits changements simples, rien de trop exigeant, qui me permirent de “dropper” 35 livres en quelques mois.

190 livres pour 5 pieds 3, c’est pas l’idéal. Mais, laissez-moi vous dire que ça aide déjà à te sentir mieux dans ton corps quand, quelques mois avant, tu lisais 230 sur la balance. J’avais un peu moins l’air d’un bonhomme Duplo, dans un monde de Lego.

Aujourd’hui, ayant trouvé l’amour depuis peu avec la femme magnifique qui a écrit ce texte, je suis le plus maigre que j’ai été depuis l’enfance. La balance affiche 145 livres et je rigole à chaque fois.

Je ne peux pas dire que c’est facile. Je nage deux à trois fois par semaine, en plus de deux ou trois sorties de jogging. 30 à 45 minutes à chaque séance, rien d’obsessif. J’aime ça. Je pense que c’est la base, si tu veux bouger, il faut absolument que ce soit quelque chose que tu aimes. T’sais, le crisse de gym, ben c’est pour ça que tu y vas pas. Parce que c’est plate en crisse. Essaie tous les trucs qui te passent par la tête, jusqu’à ce que tu trouves ce qui te plaît. Puis tu vas voir que ce n’est pas une corvée.

Si tu ne trouves rien, fuck it. Mange et accepte-toi. Enfin, essaie, parce que bon, je le sais que ce n’est pas facile. Dans ma tête, je resterai toujours un petit gros. Il m’arrive encore  de “binge eat”, tu devrais voir ça, c’est quand même impressionnant. Je suis capable d’engloutir une quantité gargantuesque de nourriture. Le lendemain matin, je feel comme de la marde, mais j’essaie de relativiser. La chair est faible, et le fromage est partout. So cheese it up, baby! Et pense à moi la prochaine fois que tu croiseras une poutine.

 

Louis-Philippe Pilon

Louis-Philippe Pilon est diplômé d'histoire de l'Université de Montréal. Montréalais depuis 1979, il explore l'environnement culturel de la ville et du monde afin d'apaiser son insatiable curiosité. Sans avoir vraiment emprunté le gran-D-tour, il s'est perdu dans les multiples dédales de la vie et on tente encore de le retrouver. Ces errances lui ont permis d'avoir l'impression d'être qualifié pour s'exprimer sur une myriade de sujets. Vous pourrez le trouver ici, ponctuellement, afin de juger par vous-mêmes de la pertinence de ses interventions. Au plaisir d'échanger avec vous.

About Louis-Philippe Pilon

Louis-Philippe Pilon est diplômé d'histoire de l'Université de Montréal. Montréalais depuis 1979, il explore l'environnement culturel de la ville et du monde afin d'apaiser son insatiable curiosité. Sans avoir vraiment emprunté le gran-D-tour, il s'est perdu dans les multiples dédales de la vie et on tente encore de le retrouver. Ces errances lui ont permis d'avoir l'impression d'être qualifié pour s'exprimer sur une myriade de sujets. Vous pourrez le trouver ici, ponctuellement, afin de juger par vous-mêmes de la pertinence de ses interventions. Au plaisir d'échanger avec vous.

2 Commentaires

Laisser un commentaire