Aux grands mots les grands moyens

C’est à quatre ans que Kristina a écrit son premier roman. Il était peut-être fait en papier de construction, mais c’était déjà une grande preuve de son amour pour les mots. C’est sûrement cette même passion qui l’a menée à passer pratiquement toute sa vingtaine dans l’une des grandes agences de publicité de Montréal, à titre de conceptrice-rédactrice.

«Enfant, je lisais compulsivement. Je vivais dans un village éloigné et n’avais ni frère ni sœur, il fallait bien s’occuper! Et puis les mots ont toujours été présents chez nous, que ce soit à travers la musique de ma mère où les histoires de mon père.»

mini_kri2Dès la première année, déjà ils ne la quittent plus. Elle dévore les romans. Elle empile journaux intimes par-dessus journaux intimes. Les mots deviennent pour elle un refuge. Une habitude qui se perdra tristement avec l’entrée sur le marché du travail.

«Quand tu passes 8-10 heures par jour à écrire de la pub, la dernière chose dont tu as envie en rentrant chez vous, c’est d’écrire encore. Pour la lecture, c’est la même chose. Surtout quand tu viens de passer six ans à l’université! Après souper, ton cerveau préfère décompresser devant une bonne série télé. Et c’est ça que j’ai fini par trouver triste.»

Car avant ça, neuf ans se sont écoulés. Neuf merveilleuses années, où elle a énormément appris et à travers lesquelles elle a trouvé une deuxième famille.

«Bos [maintenant DenstuBos] m’a vue grandir et m’a fait grandir. Il y a tellement d’intelligence et d’humour au pied carré dans cette industrie-là, c’est presque fatigant. Quand t’as vingt–trois ans et que tu te fais coacher par le gars qui a écrit «Budweiser, coulée dans le rock» ou par l’équipe qui conçoit les pubs de Honda avec Martin Matte, ben tu capotes. Surtout quand t’es rentrée deux ans auparavant comme réceptionniste et que tu savais même pas c’était quoi, Bos!»

Ces années passées à côtoyer ces gens inspirants ont rehaussé son exigence et sa rigueur, deux choses qui, selon elle, étaient à travailler chez elle. Le côté sombre de la médaille? Le stress de la performance. Dans un monde où règnent les objectifs et les deadlines et où le regard des autres tranche, difficile de décrocher. C’est donc quand l’angoisse des dimanches soir a pris le dessus sur la fièvre des débuts que Kristina a commencé à se questionner. Était-ce normal? Devait-elle serrer les dents et continuer?

«On va se le dire, la pub, c’est sexy. Quand tu réussis à entrer dans cet univers-là, auquel tant de gens voudraient appartenir, tu te trouves tellement privilégiée! C’est très difficile de décider soi-même d’en sortir. Par peur de regretter où juste par sentiment d’avoir échoué. Souvent, il faut que tu frappes un mur. Pis avant d’arriver là, il y a beaucoup d’énergie qui se donne. Qui se perd, même.»

Heureusement pour elle, une discussion a empêché la collision. À un moment où Kristina se questionnait sur sa capacité et sa motivation à soutenir le rythme qu’impose une vie en agence, sa mère lui a posé une simple question : qu’est-ce que tu as envie de faire, là maintenant.

«Elle m’a ramenée à la base comme seule une mère sait le faire! Je me suis revue à la table de la cuisine, toute seule, à m’inventer des histoires. Et cette vision me comblait.»

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Les parents de Kristina : Jocelyne et Jean-Claude

Il s’agissait maintenant d’aménager son horaire de façon à ce que ce désir se réalise. C’est là qu’a germé l’idée d’un retour à l’université en création littéraire.

« Grand visionnaire, mon père m’avait déjà dit que si jamais je souhaitais explorer davantage mon intérêt pour l’écriture en retournant à l’université, il m’encouragerait, tant émotionnellement que financièrement. Je me rappelle, il m’avait même dit qu’écrire, c’était «avoir une job pour la vie!» C’est pas tous les pères qui diraient ça.»

L’UQAM, plus précisément le certificat en création littéraire, semblait donc une bonne poignée pour commencer. Repartir la machine, s’obliger à prendre du temps pour soi. Et c’est exactement ce qui s’est passé.

«Après un seul cours, c’était clair : la fébrilité, le sentiment d’être à ma place : tout criait de continuer d’avancer dans cette direction-là. J’ai instantanément retrouvé l’envie de lire et d’écrire. Et je n’exagère pas!»

Et pour la suite? Pourrait-elle concilier la publicité et l’écriture ou devrait-elle quitter sa famille publicitaire (car il s’agissait bien d’une deuxième famille) pour le bien de ses ambitions? C’est lors d’un voyage en Westfalia sur la côte ouest que tout s’est éclairé. Kristina et son copain, qui travaillait aussi en agence, ont réellement pu prendre du recul sur leur rythme de vie et reconnecter avec la simplicité. C’est là que le constat s’est imposé : c’était la fin d’un cycle. Il était temps de se rendre disponible à autre chose.

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À Cannon Beach, en Oregon

« J’ai eu intensément besoin de redevenir ma priorité. Je me suis dit que si je ne profitais pas de cet élan-là, je ne le ferais peut-être jamais. Et ça m’a fait extrêmement peur. Plus peur que l’idée de partir de chez Bos.»

Comment s’est passée la transition? Était-ce déchirant?

« J’ai eu la chance d’avoir un employeur d’une loyauté et d’une générosité extraordinaire: non seulement on m’a reçue et on m’a écoutée, mais on m’a proposé de me garder à la pige, à temps partiel, pour quelques mois. Le temps de mettre en place mon réseau en tant que travailleuse autonome. Disons que ça aide à faire confiance à la vie!»

Depuis janvier 2016, Kristina est conceptrice-rédactrice à son compte. Elle lit beaucoup, elle écrit souvent. Elle semble avoir trouvé son équilibre. 

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Le bureau que Kristina s’est aménagé chez elle

« Je fais encore de la pub et sais-tu quoi : j’adore ça. Je pense que la distance que j’ai par rapport à ma pratique me permet de mieux l’apprécier.»

Et de la diversifier : elle écrit depuis peu pour des publications telles que La Presse, ce qui se rapproche davantage de l’écriture telle qu’elle souhaite la pratiquer.

« Je choisis mes mandats, je travaille à mon rythme et surtout, je travaille moins : ça me laisse tout le temps et l’énergie dont j’ai besoin pour replonger dans l’univers littéraire… ou faire une tarte aux pommes à 2h de l’après-midi!»

C’est d’ailleurs cette nouvelle disponibilité qui lui a permis de débuter un premier projet de roman. À quel moment lui est venue l’idée? Lors de son deuxièmre cours. Comme quoi elle était mûre pour du changement.

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Crédit photo pour la couverture : Olivier Rielland Nadeau

 

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