Quand le D de gran-d-tour est synonyme de Dépression

Ce chapitre de ma vie débute avec ma dépression. Pas une déprime là. Pas les-blues parce-qu’on-a-eu-un-gros-hiver-cette-année, pas démotivée parce que j’aime pas ma job, là. Dépression majeure, comme dans “je suis malade d’une vraie maladie”. Ça été très dur pour moi d’accepter que je souffrais d’un mal physique et que même si je souhaitais plus que tout me remettre en selle pour reprendre ma vie où je l’avais laissée, ce n’était juste pas possible. Mon corps m’a signifié de manière catégorique que lui, c’est ici qu’il s’arrêtait. Tout à coup, et pour une rare fois dans ma vie, je perdais le contrôle. Le “si on veut, on peut” ne fonctionnait plus. Cette fois, je m’étais poussée trop loin et ça allait me coûter cher : en temps, en énergie, en argent, en santé, en relations de tous genres, en projets. Bref, en TOUT.

À plusieurs reprises, dans ma vie, j’ai eu l’occasion de me remettre en question quant à ma profession. Avec les années, j’ai gravi les échelons de ma carrière comme un petit soldat qui obéit aux ordres: école d’architecture, stage, examen de l’Ordre, travail dans des boîtes branchées. Et tant qu’il y avait des défis et des étapes à franchir, je me gardais assez occupée pour ne pas me rendre compte que la profession d’architecte n’était pas pour moi et qu’elle ruinait ma santé à petit feu. Il m’a fallu des dizaines de consultations chez ma psy et une bonne grosse dose d’humilité et de courage pour réaliser que je n’avais pas choisi ce domaine sciemment. Que c’était uniquement pour moi une autre façon maladroite et inconsciente de me faire reconnaitre par mon père en exerçant un métier d' »homme », un VRAI. Mais le déni de soi, ça mine à petit feu. Surtout dans un milieu aussi compétitif et workaholic que l’architecture.

Ma dépression, ça été : 13 mois de congé d’invalidité, une demande d’assurance-emploi, 14 formulaires de réclamation d’assurance-maladie, une cinquantaine de livres lus (dont 5 de croissance personnelle), 51 heures de thérapie individuelle, 8 ateliers de méditation, 27 consultations médicales, 6 d’orientation professionnelle, 2 semaines de thérapie intensive en hébergement, 25 livres de poids pris, un nombre incalculable d’heures à essayer de dormir, un ami de perdu et une réorientation de carrière. Ça aussi été Celexa, Effexor, Ducosate, Zopiclone, Trazodone, Dexilant, Cyclobenzaprine, Dexilant, mélatonine, spiruline, omega-3, probiotiques et Métamucil. Et surtout, de la tristesse, de la frustration, du désespoir, de la déception, du découragement, de la culpabilité et la peur grandissante de ne jamais réussir à m’en sortir. Mais j’ai réussi.

Je ne me suis jamais donné le « choix » de remettre en question mon orientation professionnelle. Pour moi, c’était une simple question de survie que de quitter le milieu de l’architecture. Il en allait de ma santé et de ma capacité à pouvoir, un jour, réintégrer le marché du travail. Et je l’ai fait! J’ai quitté mon emploi sans trop savoir où tout cela allait me mener, brisant du coup mon contrat avec ces assurances qui me garantissaient un revenu décent durant mon invalidité. J’y repense, et ça me donne le vertige d’avoir pris ce risque immense, ne sachant pas encore si j’allais redevenir apte au travail! Mais au fond de moi, quelque chose me murmurait que je n’étais pas au bon endroit, que la vie c’est plus qu’un combat perpétuel. Qu’après tout ce que j’avais accompli à travers la dépression, me contenter de simplement endurer mon travail n’était pas ce que je méritais.

Dernièrement, j’ai accepté un emploi comme serveuse dans une chaîne de restaurants. Toute une série de deuils m’a conduit à prendre cette décision et, bien que cela puisse sembler un pas en arrière, je ne me suis jamais sentie si près de réaliser des projets qui ME ressemblent. Ce poste n’est pas exactement celui auquel j’aspire pour les trente années à venir, mais il me convient beaucoup mieux que celui d’architecte, aussi peu glamour cela puisse sonner. Comme je me plais à le dire, changer le cap d’un paquebot ne se fait pas sur un dix sous. Ça demande du temps, de l’introspection et de la patience! Mais, au bout du compte, tout ce cheminement m’a permis de vivre de nouvelles expériences et de me faire pousser de nouveaux cheveux blancs (au sens littéral et imagé!). J’ai appris à me connaître davantage et à faire des choix en accord avec mes valeurs et mes limites personnelles.

La société dans laquelle on vit, où un simple bouton permet d’actionner les objets de notre quotidien, où ce qui ne fonctionne plus est vite remplacé par un bidule novateur beaucoup plus performant et où des milliers de normes régissent nos interactions, j’ai éprouvé de la difficulté à me connecter à mon individualité, mon identité propre. Je ne jette pas le blâme sur qui ou quoi que ce soit, j’admets seulement que je me suis fait prendre au piège. J’ai voulu rentrer dans le moule. Ne pas décevoir, ne pas être jugée, répondre à toutes les attentes… comme si c’était possible! Je crois que, dans le fond, tout ce que je voulais c’était d’être reconnue pour ce que je suis. J’ai misé sur l’architecture pour remplir ce besoin et je me suis trompée. Quand je regarde en arrière, je me rends compte que j’ai simplement emprunté un chemin plus ardu pour parvenir à l’équilibre et que cette route comportait un très long pipi-stop à la halte Dépression. Mon gran-D-tour a peut-être débuté par une dépression, mais il ne s’y arrêtera pas. Elle ne me définira pas, mais je m’en souviendrai toujours, pour ne jamais y revenir.

 

 

 

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Marie-Ève Dugas

Marie-Ève Dugas

Collaboratrice ponctuelle

Une ancienne architecte en recherche de nouveaux horizons de carrière

About Collabo ponctuel

7 Commentaires

  • Michèle Roy dit :

    Texte très touchant, qui me fait voir ce qui aurait pu être mon lot. Ayant laissé des études universitaires de psychologie pour me diriger vers le monde du dessin de mode, avec tous les risques ( et les batailles maternelles )que ça comportait. Et je peux dire qu’après 40 ans, ça a vraiment valu la peine.
    Félicitation pour ce beau texte, et j’espère que votre chemin sera plus facile.
    Michèle

  • Eric Lesage dit :

    Bravo Marie-Ève! Tu es courageuse!

  • Jean Deschênes dit :

    Bravo pour un très bel article, bien structuré et rédigé où tu partages sans voile ou détournement ton vécu.

    Puisse ton témoignage permette à d’autres de se reconnaître et d’en tirer réconfort et assurance en sachant qu’ils ne sont pas seuls à vivre ce qu’ils vivent!

  • Nancy Trepanier dit :

    Très beau texte ! Tu fais preuve de beaucoup d’humilité. C’est réconfortant de savoir qu’on est pas seule. Merci de ce partage et bonne continuation…

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